Les "Pochardes"
(Grives des vignes)
par R . J. Germa (La Revue Culinaire n° 205 octobre 1937)
L'aube pourpre et dorée des jours estivaux a disparu; le chaume a pris, comme les matins de septembre, ce gris cendré qui laisse rêveur le vendangeur matinal arrivant à sa tâche. La végétation , épuisée de son effort nourricier s'est calmée, les oiseaux blasés de champs se sont tus. Seule, la vigne qui finit d'emplir de jus vermeil ou doré les grappes givrées par la rosée nocturne se préparent a payer à la nature son tribut de liqueur généreuse et stimulante.
Pourtant, à l'orée du bosquet de chênes se révèlent de léger bruissement d'ailes; attirés par les grappes alourdies, les grives gourmandes viennent s'y jeter: l'époque est venue pour elles de faire leur cure uvale; de cette médecine enchanteresse, elles sont les propagatrices insatiables. En groupe, elles perpétuent la tradition des Bacchanales antiques qui s'immolaient devant le dieu Bacchus. D'ailleurs leurs poitrails au plumage floconneux ne porte-t-il pas le signe du dieu du vin fait d'une constellation d'un brin indigo ayant l'apparence d'une grappe aux grains ronds à peine formés?
Annuellement, ces compagnies voletantes se livrent dans les vignes à des
libations sans mesure, les grains plein de jus carminé sont tailladés par leurs
becs et , tel des clowns exerçant sur la piste d'un cirque, on peut les voir,
ces pochardes, faire des rétablissements sur les ceps chargés de grappes et les
feuilles rouillées.Tantôt elles vacillent et trébuchent, calculant mal leur
élan, telles un trapéziste débutant; mais leur orgie bachique continue jusqu'à
leur faire perdre la raison. C'est à ce moment qu'apparaît le chasseur en
quête de leur troupe , mais alourdies par des libations trop prolongées, elles
ne sont plus capables de mesurer le danger qui les menace et elles comptent sur
la rapidité de leur vol. Trop tard, la poudre parle et les grives à l'aile grise
tombent, atteintes par le plomb meurtrier.
Le chasseur secoue leurs petits corps frissonnants et humides du jus qui les
conduit au tombeau - en l'espèce la gibecière - et notre nemrod arrive à
son foyer où, en rangs d'oignons, sur la table de la cuisine, s'expose son
tableau de chasse fait des forcenées buveuses. Puis, leurs plumes tombent, mais
le contact avec la vigne n'est pas terminé, car Marie, la cuisinière, sait que
la grive doit avoir pour linceul une feuille jaunie recouverte d'une barde de
lard, et que c'est à la broche, devant un feu de sarments flambant clair que va
se terminer la destinée des "pochardes". Déjà, prés d'elles se colorent les
croûtons sur lesquels elles seront présentées aux convives dans une harmonie où
tout rappelle les lieux où elles vécurent. Sur la nappe à damiers bleus, une
coupe de grappes blondes et brunes évoque leur amour de la vigne et du raisin,
et quelques bouteilles de Chambertin sont là pour leur faire un glorieux
accompagnement.
C'est dans ce cadre de fête, de gastronomie et de vie qu'elles ont leur fin,
après avoir été les profiteuses des vignes de Seigneur et, jusqu'au bout,
des "pochardes".
R.-J. GERMA