D'après
le
fascicule:
"pour
s'instruire
seul,
La
Dictée de
Mérimée
revue,
augmentée
et
expliquée.
Étude
originale
d'orthographe,
de
vocabulaire
et
d'étymologie.
de
Eugène
FERRAND
Imprimerie
Delmas
Bordeaux
1957
La
dictée de
MÉRIMÉE
Il
arrive
parfois
qu’entre
gens de
bonne société
la
conversation
tombe sur
une
question
d’ordre
orthographique.
Si
quelqu’un
évoque
alors la
dictée de
Mérimée,
dictée
dont on a
généralement
entendu
parler,
mais que
l’on
n’a pas
toujours
vue,
chacun
craint que
cette épreuve
ne lui
soit
proposée.
Songez
donc!
Lorsque Mérimée,
voulant
donner ce
divertissement
à la cour
de Compiègne,
lui soumit
la dictée
qu’il
avait
composée,
l’impératrice
Eugénie,
qui, ne
l’oublions
pas , était
née
Espagnole,
fit
soixante-deux
fautes.
Il
est
probable
que les
fautes
d’accents,
de traits
d’union,
de trémas,
etc.,
furent sévèrement
relevés
par Mérimée,
pour que
Napoléon
III ait,
de son côté,
fait
quarante-cinq
fautes,
tandis
qu’Alexandre
Dumas et
Octave
Feuillet,
tous les
deux académiciens,
en
commettaient,
le premier
dix-neuf,
le second
vingt-quatre ;
à moins
qu’empereur
et
courtisans
en aient
commis
sciemment
par un
souci de
galanterie,
assurés
d’avance
que
l’impératrice
en ferait
beaucoup.
Quant
à la
princesse
de
Metternich,
elle était
responsable
de
quarante-deux
fautes.
Mais
le grand
vainqueur
de ce
petit
tournoi
fut le
prince de
Metternich,
l’ambassadeur
d’Autriche,
avec trois
fautes
seulement.
Et
pourtant,
cette
fameuse
dictée
n’apparaît
pas
tellement
hérissée
de
difficultés.
En
voici le
texte, tel
que nous
l’a
transmis
Octave
Aubry dans
son livre
l’Impératrice
Eugénie:
Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, prés du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.
Quelles
que
soient,
quelque
exiguës
qu’aient
pu paraître,
à côté
de la
somme due,
les arrhes
qu’étaient
censés
avoir données
la douairière
et le
marguillier,
il était
infâme
d’en
vouloir
pour cela
à ces
fusiliers
jumeaux et
malbâtis,
et de leur
infliger
une raclée,
alors
qu’ils
ne
songeaient
qu’à
prendre
des rafraîchissements
avec leurs
coreligionnaires.
Quoi
qu’il en
soit,
c’est
bien à
tort que
la douairière,
par un
contre-sens
exorbitant,
s’est
laissé
entraîner
à prendre
un râteau,
et
qu’elle
s’est
crue obligée
de frapper
l’exigeant
marguillier
sur son
omoplate
vieillie.
Deux
alvéoles
furent
brisés,
une
dysenterie
se déclara,
suivie
d’une
phtisie.
« Par
saint
Martin !
quelle hémorragie ! »
s’écria
ce bélître.
A
cet événement,
saisissant
son
goupillon,
ridicule
excédant
de bagage,
il la
poursuivit
dans l’église
tout entière.
Pour
parler
sans
ambiguïté,
ce dîner
à
Sainte-Adresse,
tout près
du Havre,
véritable
festin
offert en
l’honneur
de Saint
Henri –
son patron
– par
l’un de
mes
meilleurs
amis,
ancien ingénieur
cantonal
de la
voirie,
pensionné
de la
Ville de
Paris, et
mué
depuis sa
retraite
en gentleman-farmer
cauchois,
ne fut
pour aucun
de nous ni
un vrai guêpier
ni l’un
des plus
dangereux
guets-apens.
Cependant
pour s’être
délectés
à
l’extrême,
certains
des
quelque
trente et
un
convives
dyspepsiques
(ou
dyspeptiques),
m’a-t-on
dit, qui
s’étaient
bien
persuadés
et s’étaient
même fait
fort de ne
point
flancher,
durent en
pâtir un
assez long
temps.
Un
quincaillier,
ex-fusilier
marin, et
un vieux
joaillier,
qui se
sont succédé
en tant
que
fabricien
et
marguillier
de la
paroisse,
faillirent
même en
trépasser
le
lendemain :
le
premier,
mal remis
d’une
dysenterie,
et aussi
maigre
qu’ un râteau
et un
goupillon
réunis,
eut une hémorragie
qui
l’amena
à toute
extrémité ;
encore
plus étique,
le second,
un malbâti,
aux
omoplates
si arquées,
qu’on
l’eût
dit
atteint de
phtisie,
ne put éviter
l’érysipèle
facial ni
l’urticaire
quasi généralisé.
En
revanche,
ce noble
et fameux
balthazar,
véritablement
sans
pareil,
fit les délices
avouées
de maint
autres
commensaux
bien famés
et au
gaster
plus résistant ;
les uns,
gastronomes
subtils,
ou épicuriens
éclectiques
adorant
festiner,
les
autres,
joyeux et
robustes
gastrolâtres
pleins
d’embonpoint,
n’aimant
qu’à
faire chère
lie sans
avoir
pourtant
rien
d’infâme.
Pince-sans-rire
aussi exubérants
qu’hilares,
un
honorable
contremaître
de
fabrique
et un honnête
fabricant
d’allume-feu,
n’engendrant
point le
spleen -
lesquels
en
persiflant,
s’étaient
ri de tous
les lazzi
qu’on ne
manqua pas
de leur décocher
- me
firent
seuls
l’effet
d’être
des demi
pique-assiette.
Les
effluves
embaumés
de la mer
nous
arrivaient
par les
baies
entr’ouvertes
de la
salle à
manger.
Fort
soucieuse
de ses
devoirs de
parfaite
maîtresse
de maison,
la bru de
mon ami,
riche et
amène
douairière
que la
guerre
ignoble et
cruelle a
fait
pleure –
ses
valeureux
jumeaux étant
tombés
ensemble
à la
terrible
« cote
304 »
- s’était
laissé
entraîner
par son
sens aigu
de la
politesse
et son vif
désir de
nous réserver
un accueil
aussi
aimable
que sincère
et
chaleureux.
Amie des
fleurs,
elle s’était
crue obligée
de décorer
cette
salle
spacieuse
et tout
inondée
de lumière :
des
plantes hiémales
placées
çà et là
dans les
multiples
alvéoles
emplis
d’eau
des
jardinières
en
cristal,
de même
que des
rhododendrons,
phlox,
cannas, phœnix,
arums,
dahlias et
azalées
s’échafaudant
en longs
cornets de
baccarat,
ou fusant
en geyser
d’élégants
cache-pot,
attestaient
de toutes
parts son
amour de
la décoration
florale et
expliquaient
l’invitation
qu’elle
nous avait
faite
d’aller
visiter
ses serres
et ses
parterres.
Quoi
qu’en
ait dit
avec excès
et sans
nulles
ambages un
doucereux
bélître,
neurasthénique
censeur à
l’air égrotant,
et quelles
qu’aient
été les
réflexions
et les excédantes
critiques
d’un géomètre,
ratiocinant
splénétique
qui
patrocina
jusqu’à
satiété
des arrhes
exorbitantes
qu’étaient
censés
avoir versés
sensément
mais à
contre-cœur
sa fille
et son
beau-fils,
pour
obtenir
cession
d’un
vieux
cottage
– arrhes
équivalant
aux trois
quarts de
la somme
due – on
se pouvait
croire
chez
Lucullus.
En
effet, le
maître
queux s’était
surpassé,
car,
quelque
exiguës
qu’ont
paru à
tous, la
cuisine et
deux pièces
auxiliaires
que,
d’autorité,
il avait
fait
siennes,
et en dépit
de
l’exiguïté
de
l’office
affectée
au
personnel
ancillaire,
chaque
mets fut
estimé
succulent ,
et les
entremets
régals
nonpareils
qui
eussent régalé
un roi.
Aussi,
cet émule
de Vatel
sans épée,
moins négligent
qu’à
cheval sur
le règlement,
gagna le lot des dîneurs
les plus
exigeants ;
ces
derniers,
sans
scission
ni
dissension
aucune,
avaient
jugé de
sa tâche
et de son
mérite,
en vertu
de droits
régaliens
qu’ils
s’étaient
arrogés.
Précédant
de délectables
hors-d'œuvre,
qu’accompagnaient
des
vol-au-vent
de ris
d’agneau,
un potage Ésaü fut
d’abord
apprécié ;
vint
ensuite
une appétissante
bouillabaisse
noblement
corsée et
de très
haute
facture :
muges,
dorades,
crevettes-bouquets,
clovisses,
moules
boulonnaises
bien raclées
et autres frutti
de mare,
le
rendaient
digne des
difficiles
becs fins
mêmes, de
la vivante
et
lumineuse
Canebière.
Après
une bonne
matelote
d’anguilles
et de
truites
saumonées
à la
ravigote,
un confit
de porc et
un
navarin,
épaulés
d’un châteaubriant
aux échalotes,
m’ont
semblé
avec
l’entrecôte
cuit à
point, de
sérieux
plats de résistance.
Puis,
fin salmis
de gelinottes,
mijoté au
vin rancio
d’excellent
arôme ;
pigeonneaux
en cocote
accordés
de
morilles ;
gibelotte
de
lapereaux
finement
accommodée
d’oignons
blancs ;
cuisseau
de veau
pané ;
râble de
levraut rôti,
parfumé
de thym,
baignant
dans un
coulis
cantonné
de
girolles ;
cuissot de
chevreuil
aromatisé
de
cannelle
et de
girofle
moulus,
s’entre-suivirent
aussi
abondants
qu’exquis ;
une salade
de scarole
et de
raiponce mêlée
et
aillolisées,
ainsi que
les ice-cream
vanillés
pleins
d’avantages
pour
chacun,
aidèrent
à la
digestion.
Le
dessert
fut également
de qualité :
crème
caramélée,
petits-fours
aux
amandes,
vaste
tourte
normande
– sorte
de
poudingoïde
galette
miellée,
cassonadée,
tout
entourée
de
pets-de-nonne
et
gourmandée
de carrés
de
pistache,
de coings
et de
rhubarbe
–
couronnèrent
=, appuyés
de grap-fruit
glacés
le faste,
incroyable
et
pourtant réel,
de cette
profusion
de
succulences.
Le
tout fut
arrosé de
vin de très
bons crus
et de haut
millésime.
Certains
graves,
entre
autres,
dionysiaque
nectar et
orgueil de
notre hôte,
souleva
l’enthousiasme
des
gourmands,
comme
celui des
gourmets
les plus délicats.
Bien
qu’abstème
par
idiosyncrasie
– fâcheux
privilège
inhérent
à ma
nature –
et quels
que
pussent être
les
non-sens
et les
contresens
qui
contrecarraient
mon dur régime
d’hépatique,
je
transigeai
sans
remords
avec ma
conscience ,
en goûtant,
dussé-je
avoir à
m’en
repentir,
à tous
les
magnums et
jéroboams
successivement
dispensés
par l’échanson,
gai et au
ton
plaisant
en diable.
Ni
de ces
nombreuse
voluptés
gustatives,
ni des
extra et
rafraîchissements
variés,
prodigués
par
l’amphitryon,
je
n’eus,
sauf de légers
spasmes œsophagiens
ponctués
de rots étouffés
et de
borborygmes
discrets,
aucun
sujet de
repentance.
Un
gobelet de
vespétro
en main,
je
participai
même , en
détonnant
peut-être,
au
gaudeamus
entonné
par un
coreligionnaire
de mon
ami, et
que
barytona
en chœur
l’assemblée
tout entière.